Nostalgi’Amiga (8)

Entrailles.

C’est de nouveau dimanche. La météo est toujours radieuse. Un calme malsain plane dans le bercail.
On en est convaincu à présent, d’occultes forces ourdissent un complot contre nous. Quelque chose s’évertue à nous empêcher d’accomplir notre saine mission.
On a eu toutes les peines du monde à trouver une excuse pour éviter le châtiment que la famille s’apprêtait à nous infliger (visite d’une exposition des plus belles machines agricoles du XXe siècle). Finalement on est parvenu, en s’introduisant discrètement un manche de fourchette dans le gosier, à dégueuler l’intégralité du repas sur la belle robe de Tatie Mayonnaise.
Puis, après s’être platement excusé auprès de nos hôtes, on s’est retiré en notre boudoir en attendant qu’ils disparaissent.

Entrailles.

C’est de nouveau dimanche. La météo est toujours radieuse. Un calme malsain plane dans le bercail.
On en est convaincu à présent, d’occultes forces ourdissent un complot contre nous. Quelque chose s’évertue à nous empêcher d’accomplir notre saine mission.
On a eu toutes les peines du monde à trouver une excuse pour éviter le châtiment que la famille s’apprêtait à nous infliger (visite d’une exposition des plus belles machines agricoles du XXe siècle). Finalement on est parvenu, en s’introduisant discrètement un manche de fourchette dans le gosier, à dégueuler l’intégralité du repas sur la belle robe de Tatie Mayonnaise.
Puis, après s’être platement excusé auprès de nos hôtes, on s’est retiré en notre boudoir en attendant qu’ils disparaissent.

Nous voila donc à présent seul, tournant fébrilement dans le Living livide. On sait l’issue fatale mais on grignote le peu de temps qui nous sépare de l’inévitable. Il va falloir grimper à l’étage et mettre en œuvre notre plan de secours de l’Amiga. L’épreuve s’annonce épique.

Nous voila en présence de la bête, on s’en approche doucement puis on déballe nonchalamment notre trousse de secours. Le but, souvenons-nous, est de raviver le disque dur fatigué de trop d’hibernation. La tâche a beau sembler anecdotique elle comporte un danger de taille: tout niquer dans le bouzin. On perdrait alors quelques 80 Mo de données fichtrement sentimentales.
La méthode ? D’abord ouvrir le patient pour en visiter les entrailles. Ceci nous permettra d’établir un premier diagnostique visuel. On pourra même, avec un brin d’audace, tenter de souffler un peu partout sur les composants. On a constaté par le passé qu’un simple nettoyage buccal pouvait s’avérer efficace. Si le sauvetage mécanique ne donne rien on s’aventurera dans le domaine plus ésotérique des solutions logicielles. La réanimation à coups de défibrillateur est parfois l’unique issue valable, mais elle réclame une certaine hardiesse -ou une totale inconscience de la part du secouriste-.

On s’attaque donc aux vis maintenant clos l’A1200. L’instant est solennel, adolescent on n’aurait jamais osé un tel sacrilège.
On couche la victime sur le ventre puis on entreprend son effeuillage, boulon par boulon. Bientôt le boitier cède, on soulève avec précaution la partie supérieure de l’engin pour en découvrir les organes les plus intimes. On en est tout émoustillé, comme lorsqu’on parcourait d’un œil écarquillé et d’une main experte les pages centrales des magazines spécialisés.
Une carte mère dodue, quelques maigres câbles reliant les connecteurs entre eux, un squelette de clavier, un disque dur nu scotché sur un morceau de carton défraichis, à coté d’un lecteur de disquettes aux larges hanches. On est ému par cette beauté simple, épurée. D’un doigt tremblant on parcoure les courbes et les arêtes du matériel, tantôt lisses tantôt rugueuses. La séance de geek-porn s’éternise, on prend son temps pour visiter chaque sinuosité de plastique.
Finalement après cette inspection en règle le diagnostic est inévitable: rien d’anormal. Diantre! L’affaire se corse.

Il va falloir aller plus loin, plonger plus profondément encore, atteindre le cœur. Passées plusieurs minutes d’hésitation on se décide à tenter le tout pour le tout sans prendre le 50-50 ni l’avis du public, Jean-pierre: on va démonter le périphérique pour accéder aux plateaux magnétiques contenant les données. Oh yeah.
L’opération devrait avoir lieu en environnement stérile, avec un intervenant portant une combinaison intégrale comme les hommes bleus dans les pubs d’Intel. Mais on manque de temps et de moyens. On va donc se la jouer à l’ancienne, y va voir qui c’est Raoul.

Nature morte
Deluxe Paint sur Amiga (dessin réalisé sans souris)

Deluxe Paint sur Amiga (dessin réalisé sans souris)

Deluxe Paint sur Amiga (dessin réalisé sans souris)


L’ouverture de l’écrin de métal s’effectue dans un silence absolu, on est en apnée. La surface parfaite des palets de stockage reflète notre regard extatique. On reste béat d’admiration devant cette mécanique subtile, où depuis deux décennies la main de l’Homme n’a jamais mis le pied.
Près de la tête de lecture on distingue un minuscule filament de poussière. On approche les lèvres et on exhale un léger soupir pour dégager l’intrus, qu’on espère être la cause de notre tourment. La fin de la mission est proche: on a trouvé un présumé coupable et on l’a expulsé, un vrai boulot à la Sarko.

Il est temps à présent de reconstituer l’appareil et de resserrer les vis. On réassemble, on reconnecte, on replace, on referme. Enfin on rebranche, paré pour le test ultime.
On bascule le bouton de l’alimentation électrique, l’écran s’illumine alors qu’on perçoit le son typique du grattage du disque dur. Les poings et les dents serrés on pousse un râle de cro-magnon, comme pour encourager la machine dans son effort. On se lève brusquement, tendu comme un string, une écume blanchâtre jaillissant des naseaux. L’A1200 fait tourner à plein régime son harddrive ressuscité.

Soudain s’affiche la fenêtre AmigaDOS listant en icônes les volumes accessibles, DH0 et Ram.
RRrraaaaahhh (lovely).
Par le pouvoir du crâne ancestral ! Ça marche !
Abasourdi par ce succès inespéré, on exécute a cappella « We are the Champions » dans un anglais yaourtant, tout en effectuant une danse à mi-chemin entre la Tecktonik et la Bourrée Sarthoise. Le triomphe est total. Des larmes de joie perlent et glissent sur nos joues poupines. On s’assied un instant pour recouvrer nos esprits, face au moniteur resté imperturbable devant notre accès de fougue juvénile.

On saisit la bonne vieille souris et on double-clique sur l’icône du disque dur. Tout est là, tel qu’on l’avait laissé douze ans auparavant. Des jeux, des utilitaires, des répertoires remplis de démos flamboyantes et de musiques baroques. Des logiciels pour surfer sur l’Internet de 1995, lorsqu’il était encore confidentiel et réservé à l’élite possédant un modem à 28.8 Kb/s. Un antique programme de messagerie dans lequel on lit avec délectation nos premiers échanges de courrier électronique avec notre seul pote qui était aussi équipé d’un US-Robotics Sportster Modem-Fax:
– « Salut !!!!!! C’est cool internet !!!!!! Ca roule ??? »
– « Ouais ca va !!!!!!!! Trop mortel les EMails !!!!!! »
(On avait de la conversation, à l’époque)

Notre émulateur Minitel est là, lui aussi. Celui avec lequel on visitait des forums en deux couleurs et en 40×80, où des pseudonymes sibyllins se proposaient pour des swaps (*). On était des gros oufs guedins à l’époque, des rebelles qui n’avaient pas peur de l’APP (Agence pour la Protection des Programmes). On avait même des numéros de téléphone de BBS, mais pas de compte pour y accéder… On était des précurseurs du téléchargement numérique, sauf que notre débit Download c’était la vitesse de la camionnette du facteur.

Que d’émotions mes aïeux.
Tous les dossiers qu’on ouvre sont autant de petits coffres à jouet de notre modeste patrimoine personnel. En cette fin d’après-midi, tandis que par la fenêtre entrouverte nous parviennent les échos des flonflons d’une fête de village, on savoure pleinement ce trip en Nostalgi’amiga.

* Le « Swapping » était une technique en vogue à l’époque consistant à s’échanger des disquettes par la poste. (Ben quoi ? Vous vous attendiez à un truc spectaculaire ?)

A suivre…

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